Un dirigeant qui s’apprête à sortir 80 000 € ou 200 000 € de sa société chaque année pose la même question à trois comptables différents et obtient trois réponses différentes. Ce n’est pas de la mauvaise foi : c’est que l’arbitrage salaire / dividendes dépend d’au moins six variables — statut social du dirigeant, capital social, taux marginal d’imposition du foyer, projection retraite, besoin de cash mensuel, présence d’une holding — et que chaque comptable pondère ces variables selon la typologie de ses clients habituels.
Ce qui suit est un cadre de calcul complet, avec les taux 2026 vérifiés, appliqué à trois niveaux de résultat (80 k€, 120 k€, 200 k€), pour deux structures : SASU et EURL à l’IS. L’article ne remplace pas une simulation personnalisée, mais donne la grille de lecture pour ne pas se faire vendre un schéma sous-optimal.
1. Les deux régimes sociaux, côté charges
Président de SASU : assimilé salarié
Le président de SASU relève du régime général (article L. 311-3, 23° du Code de la sécurité sociale). Tout ce qu’il se verse en rémunération de son mandat social est soumis aux charges salariales et patronales, exactement comme un salarié cadre — à deux exceptions près : pas de cotisation assurance chômage (4,05 % en moins côté patronal, 0 en moins côté salarié) et les indemnités de rupture ne s’appliquent pas à un mandataire.
Taux 2026 synthétiques sur un salaire brut, source urssaf.fr :
- Charges patronales : environ 42 à 45 % du brut sur la tranche A (jusqu’à 1 PASS, soit 47 100 € en 2026) et un peu moins au-delà. On retiendra une moyenne de 42 % pour les calculs.
- Charges salariales : environ 22 % du brut.
- CSG-CRDS : 9,7 % sur 98,25 % du brut (incluse dans les 22 % ci-dessus).
Pour se verser 1 000 € net : il faut un brut d’environ 1 282 €, pour un coût entreprise d’environ 1 820 €.
Autrement dit, sur un budget entreprise de 100 €, le président encaisse 55 € nets avant IR.
Gérant majoritaire d’EURL : TNS
Le gérant majoritaire d’EURL est TNS — Sécurité sociale des indépendants, rattachée à l’URSSAF depuis 2020. Les cotisations se calculent sur la rémunération nette (différence avec le régime général où elles se calculent sur le brut).
Taux 2026 effectifs sur une rémunération nette, ordres de grandeur urssaf.fr indépendants :
- Maladie-maternité : 0 à 6,5 % selon revenu (progressif).
- Retraite de base : 17,75 % jusqu’à 1 PASS.
- Retraite complémentaire : 8 à 14 % selon tranche.
- Allocations familiales : 0 à 3,1 %.
- CSG-CRDS : 9,7 % sur assiette (rémunération + cotisations obligatoires).
- CFP + invalidité-décès : 0,35 à 1,3 %.
Total effectif : autour de 40 à 45 % de la rémunération nette. Pour 1 000 € nets versés, environ 1 450 € de coût entreprise.
L’écart structurel est donc de l’ordre de 370 € par tranche de 1 000 € nets versés, au bénéfice de l’EURL. Sur une rémunération annuelle de 60 000 € nets, cela représente 22 000 € d’économie de charges par an. C’est massif.
2. Les dividendes : deux traitements radicalement différents
Dividendes en SASU : PFU 30 %
Les dividendes perçus par le président d’une SASU sont des revenus de capitaux mobiliers. Ils subissent :
- Soit le prélèvement forfaitaire unique (PFU, dit flat tax) à 30 %, composé de 12,8 % d’IR et 17,2 % de prélèvements sociaux.
- Soit, sur option globale annuelle, le barème progressif de l’IR avec abattement de 40 % sur le dividende brut + CSG déductible de 6,8 %. Option rarement intéressante au-dessus de la tranche à 30 %.
Aucune cotisation sociale TNS ni charge salariale sur ces dividendes. C’est l’argument central de la SASU pour les dirigeants à haut revenu qui veulent arbitrer en faveur du dividende.
Dividendes en EURL : le piège des 10 % du capital
Depuis la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2013 (article L. 131-6 CSS), la quote-part des dividendes perçus par un gérant majoritaire d’EURL excédant 10 % du capital social + primes d’émission + apports en compte courant est assimilée à un revenu d’activité et soumise aux cotisations TNS (~45 %).
Exemple : capital social 5 000 €, compte courant créditeur 0 €. Le gérant perçoit 30 000 € de dividendes. La part non soumise à cotisations TNS est 500 € (10 % de 5 000). Les 29 500 € restants sont taxés aux cotisations TNS à environ 45 %, puis fiscalement au barème IR (les dividendes entrent dans la catégorie RCM même requalifiés sociaux, avec abattement 40 %).
Conclusion pratique : en EURL, un dividende significatif est presque toujours pénalisé par rapport à une rémunération classique, sauf à avoir un capital social de plusieurs centaines de milliers d’euros — ce qui immobilise inutilement de la trésorerie personnelle.
C’est précisément cette asymétrie qui rend la SASU attractive dès que le dirigeant veut sortir plus de 70-80 k€ par an.
3. Le coût IS amont : ne pas oublier la société
Avant tout versement de dividende, la société paie l’impôt sur les sociétés sur son bénéfice. Barème 2026 (article 219 CGI) :
- 15 % sur les premiers 42 500 € de bénéfice, sous condition de CA < 10 M€ et capital entièrement libéré détenu à 75 % minimum par des personnes physiques.
- 25 % au-delà.
Cet IS s’applique sur le résultat après déduction de la rémunération du dirigeant. C’est là que se joue l’arbitrage : plus la rémunération est élevée, plus elle réduit le résultat fiscal donc l’IS, mais plus elle consomme de charges sociales.
4. Exemple chiffré : 80 000 € de résultat avant rémunération dirigeant
Hypothèses communes : célibataire, TMI 30 %, pas d’autres revenus, capital social 5 000 €, pas de compte courant. Scénarios en SASU et EURL (à l’IS).
Scénario SASU A — Tout en dividendes, rémunération zéro
- Rémunération brute : 0 €
- Résultat fiscal avant IS : 80 000 €
- IS : 42 500 × 15 % + 37 500 × 25 % = 6 375 + 9 375 = 15 750 €
- Résultat après IS distribuable : 64 250 €
- Dividende brut : 64 250 €
- PFU 30 % : 19 275 €
- Net dans la poche : 44 975 €
- Total charges + impôts : 35 025 € (43,8 %)
Limite : le président ne cotise rien donc ne valide aucun trimestre de retraite. Déconseillé en régime de croisière.
Scénario SASU B — Mix rémunération + dividendes (équilibré)
- Rémunération brute annuelle : 40 000 € → charges patronales ~16 800 €, net ~31 200 € (après charges salariales 22 %), coût entreprise ~56 800 €
- Reste disponible dans la société : 80 000 − 56 800 = 23 200 € de résultat avant IS
- IS : 23 200 × 15 % = 3 480 €
- Distribuable : 19 720 €
- PFU sur 19 720 : 5 916 €
- Dividende net : 13 804 €
- IR sur rémunération nette imposable (après abattement 10 % = 28 080 €) : à TMI 30 %, hypothèse 4 500 € d’IR net de décote
- Net dans la poche : 31 200 − 4 500 + 13 804 = 40 504 €
Ici le dirigeant valide 4 trimestres retraite, bénéficie de la couverture sociale régime général, mais paie plus au total.
Scénario EURL — Tout en rémunération
- Rémunération nette : on cherche la valeur X telle que X + 0,45·X = 80 000 € (approximation TNS)
- X ≈ 55 170 € de rémunération nette TNS
- Cotisations TNS : ~24 830 €
- Résultat fiscal après rémunération + cotisations : 0 € (tout a été consommé)
- IS : 0 €
- IR sur 55 170 € (avec abattement 10 % = 49 653 €) : hypothèse ~10 700 € net de décote
- Net dans la poche : 55 170 − 10 700 = 44 470 €
Verdict à 80 k€
| Scénario | Net dirigeant | Total prélèvements |
|---|---|---|
| SASU tout dividendes | 44 975 € | 35 025 € |
| SASU mix 40 k€ + div | 40 504 € | 39 496 € |
| EURL tout rému | 44 470 € | 35 530 € |
À ce niveau de résultat, l’EURL tout-en-rémunération et la SASU tout-en-dividendes donnent à peu près le même net cash, mais la SASU tout-dividendes ne génère aucun droit social — ce qui la rend dangereuse hors contexte spécifique (dirigeant avec couverture sociale via conjoint salarié, ou déjà retraité). L’EURL garde l’avantage de la validation retraite sans surcoût.
5. Exemple chiffré : 120 000 € de résultat
Même hypothèses, TMI passe progressivement à 41 % sur la tranche haute.
SASU mix (80 k€ rému + solde dividendes)
- Brut 80 k€, net ~62 400 €, coût entreprise ~113 600 €
- Reste société : 6 400 € → IS 15 % = 960 € → div 5 440 € → PFU 1 632 € → net dividende 3 808 €
- IR sur rému nette imposable 56 160 € : ~11 200 € (tranches 11 % + 30 % + début 41 %)
- Net dirigeant : 62 400 − 11 200 + 3 808 = 55 008 €
SASU rému modeste 45 k€ + gros dividende
- Brut 45 k€, net ~35 100 €, coût entreprise ~63 900 €
- Reste société : 56 100 € → IS (42 500×15 % + 13 600×25 %) = 6 375 + 3 400 = 9 775 €
- Distribuable : 46 325 €
- PFU : 13 898 €
- Dividende net : 32 427 €
- IR sur rému imposable 31 590 € : ~3 800 €
- Net dirigeant : 35 100 − 3 800 + 32 427 = 63 727 €
EURL tout rému
- Nette ~82 760 €, cotisations TNS ~37 240 €
- IR sur 82 760 × 0,9 = 74 484 € : ~18 000 €
- Net : 82 760 − 18 000 = 64 760 €
EURL rému 60 k€ + dividende
- Rému nette 60 000 €, cotisations TNS 27 000 €
- Reste société : 33 000 € → IS 15 % = 4 950 € → distribuable 28 050 €
- Seuil 10 % capital = 500 €, donc 27 550 € soumis aux cotisations TNS ≈ 12 400 € + fiscalité
- Calculs lourds et globalement défavorables : net final autour de 52-54 k€
- L’EURL avec dividende significatif est toujours sous-optimale
Verdict à 120 k€
| Scénario | Net dirigeant |
|---|---|
| SASU rému 45 k + div | 63 727 € |
| EURL tout rému | 64 760 € |
| SASU mix 80 k + div | 55 008 € |
| EURL rému 60 + div | ~53 000 € |
L’EURL tout-en-rémunération reste marginalement gagnante, mais la SASU avec rémunération modeste + dividende se rapproche fortement. Et elle offre un levier que l’EURL n’a pas : elle peut s’intégrer dans une holding qui capte les dividendes en régime mère-fille à 1,25 % d’imposition effective (voir article holding mère-fille).
6. Exemple chiffré : 200 000 € de résultat
À ce niveau, la présence ou non d’une holding change le classement.
EURL tout rému
- Nette ~138 000 €, cotisations TNS ~62 000 €
- IR sur 138 000 × 0,9 = 124 200 € : TMI atteint 45 %, IR net ~40 000 €
- Net : 98 000 €
SASU rému 45 k€ + dividende capté par holding (montage patrimonial)
- Rému nette 35 100 €, coût ent 63 900 €
- Reste société opérationnelle : 136 100 € → IS (42 500×15 + 93 600×25) = 6 375 + 23 400 = 29 775 €
- Distribuable à la holding : 106 325 €
- Régime mère-fille : exonération 95 %, quote-part frais 5 % → IS holding sur 5 312,50 € × 25 % = 1 328 €
- Cash capturé dans la holding : 105 000 € environ, réinvestissable en immobilier, parts sociales, autres
- IR dirigeant sur rému : ~3 800 €
- Cash personnel immédiat : 35 100 − 3 800 = 31 300 €
- Cash cumulé (perso + holding réinvestissable) : 136 300 €
SASU rému 45 k€ + dividende direct (sans holding)
- Mêmes 35 100 € rému net, 3 800 € IR
- Dividende brut 106 325 €, PFU 31 897 €, net 74 428 €
- Net dirigeant : 31 300 + 74 428 = 105 728 €
Verdict à 200 k€
| Scénario | Net personnel | Cash réinvestissable total |
|---|---|---|
| EURL tout rému | 98 000 € | 98 000 € |
| SASU + holding mère-fille | 31 300 € | 136 300 € |
| SASU sans holding | 105 728 € | 105 728 € |
Au-dessus de 150-180 k€ de résultat, la SASU chapeautée par une holding devient structurellement supérieure, à condition que le dirigeant accepte de ne pas consommer tout le cash en revenu personnel immédiat. La holding devient alors un outil de constitution de patrimoine via les flux de dividendes quasi-défiscalisés.
7. Retraite et couverture sociale : un arbitrage qu’on oublie
Tous les calculs ci-dessus portent sur le net cash immédiat. Deux rappels structurants sur le long terme :
- Validation de trimestres retraite. En régime général, il faut gagner l’équivalent de 150 fois le SMIC horaire brut pour valider un trimestre en 2026, soit environ 1 758 € bruts. Quatre trimestres validés = 7 032 € de rémunération brute minimum dans l’année. En TNS, les règles sont similaires mais basées sur la rémunération nette cotisée, avec un minimum forfaitaire en cas de revenu faible.
- Pension future. À rémunération brute égale, un cadre régime général percevra environ 15 à 25 % de pension de plus qu’un TNS. L’écart vient du taux de cotisation retraite complémentaire supérieur côté cadre (plus de 20 % combiné Agirc-Arrco) que côté TNS (CIPAV ou SSI complémentaire indépendants, 7 à 14 %).
Un dirigeant qui projette 25 ans en EURL à rémunération élevée peut laisser sur la table l’équivalent de 400 à 800 € de pension mensuelle par rapport à une SASU équivalente. À pondérer selon l’espérance de vie post-retraite et la culture financière du dirigeant (capitaliser soi-même les 370 €/1 000 € économisés peut être plus rentable que l’accumulation Agirc-Arrco, selon le rendement réel obtenu).
8. Cinq règles de décision opérationnelles
- Résultat < 80 k€ annuel stable : EURL à l’IS avec rémunération quasi-totale est le scénario le plus simple et le plus net.
- Résultat 80-150 k€ avec besoin de revenu immédiat : EURL reste compétitive, SASU équivalente à 5 % près.
- Résultat > 150 k€ avec logique patrimoniale : SASU + holding dès le départ, dividendes remontés en mère-fille, cash logé en holding réinvesti en SCI, FCPI, entrée au capital d’autres sociétés.
- Projet de levée de fonds ou entrée d’associés à 2-3 ans : SAS/SASU obligatoire, les investisseurs refusent quasi systématiquement la forme SARL/EURL.
- Conjoint actif dans l’activité : regarder le statut de conjoint collaborateur en EURL (avantage cotisations réduites les 5 premières années) vs salariat régulier en SASU.
9. Ce qu’il faut simuler avant de trancher
Les ordres de grandeur ci-dessus sont arrondis pour pédagogie. Un arbitrage réel doit intégrer :
- Le niveau exact de capital social et du compte courant d’associé (impact EURL sur le seuil 10 %).
- Les revenus du conjoint et la composition du foyer fiscal (parts, quotient familial).
- Le taux marginal d’imposition réel année par année.
- La projection de résultat sur 3 à 5 ans, pas seulement l’année en cours.
- Le coût des frais déductibles réels (véhicule, repas, déplacements, formations, mutuelle Madelin ou prévoyance article 82).
Notre simulateur rémunération dirigeant prend ces variables en entrée et sort les six scénarios croisés (SASU / EURL × tout rému / mix / tout div) avec net disponible, charges totales et pension estimée à 25 ans.
Pour aller plus loin sur le choix de structure en amont, voir choisir sa structure d’entreprise en 2026. Et pour construire le volet holding qui démultiplie les optimisations au-delà de 150 k€ de résultat, l’article holding, régime mère-fille et intégration fiscale détaille le montage.
Références réglementaires : articles 117 quater, 158 et 200 A du CGI (fiscalité RCM), L. 131-6 du CSS (dividendes TNS > 10 % capital), articles 219 CGI (barème IS) et 223 A CGI (intégration fiscale). Tous textes disponibles sur legifrance.gouv.fr et bofip.impots.gouv.fr.